Chaque année, des milliers d’erreurs médicamenteuses surviennent simplement parce que deux noms de médicaments se ressemblent trop. predniSONE et predniSOLONE. CISplatin et CARBOplatin. ALPRAZolam et LORazepam. À première vue, elles paraissent presque identiques. Dans un service d’urgence surchargé, à la fin d’un quart de 12 heures, ou lorsqu’on lit une ordonnance écriture illisible, ces petites différences passent inaperçues. Et c’est là que la mise en majuscules sélective, aussi appelée Tall-Man Lettering, devient un outil vital.
Qu’est-ce que la mise en majuscules sélective ?
C’est une technique simple, mais puissante : on met en majuscules les lettres qui différencient deux médicaments similaires. Au lieu d’écrire simplement « prednisone » et « prednisolone », on écrit « predniSONE » et « predniSOLONE ». Le « S » majuscule dans « SONE » et le « SOL » majuscule dans « SOLONE » attirent l’œil. C’est une astuce visuelle qui force le cerveau à voir la différence, même quand on est fatigué ou pressé.
Cette méthode a été développée par l’Institute for Safe Medication Practices (ISMP) en 1999. Depuis, elle est adoptée dans les hôpitaux, les pharmacies, les systèmes électroniques de prescription et même sur les étiquettes des médicaments aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans plusieurs pays européens. L’objectif ? Réduire les erreurs de confusion entre des médicaments qui se ressemblent à l’écrit et à l’oral - on les appelle les LASA (Look-Alike, Sound-Alike).
Comment ça marche en pratique ?
La règle de base est simple : on met en majuscules la partie du nom qui est différente. Pas tout le mot. Juste les lettres qui comptent.
- vinBLAStine vs vinCRIStine - le « BLA » et le « CRI » sont en majuscules.
- HYDROmorphone vs morphINE - le « HYDRO » et le « INE » sont mis en valeur.
- PARoxetine vs FLUoxetine - le « PAR » et le « FLU » sont en majuscules.
Les autorités sanitaires ont publié des listes officielles. L’ISMP en maintient une avec 252 paires de médicaments, mise à jour chaque trimestre. La FDA en a une avec 72 paires. L’Australie en a 192. Ces listes ne sont pas arbitraires : elles sont basées sur des données réelles d’erreurs, de rapports d’incidents et d’études cliniques.
La mise en œuvre se fait dans les systèmes informatiques : les logiciels de prescription électronique (EHR), les distributeurs automatisés (Pyxis, Omnicell), les étiquettes de médicaments, les dossiers de soins. Si un pharmacien ou un infirmier tape « prednisone » dans un système qui utilise la mise en majuscules sélective, le nom apparaît automatiquement comme « predniSONE ». Pas besoin de se souvenir de la règle - le système le fait pour vous.
Est-ce que ça marche vraiment ?
Des études montrent que oui - mais pas toujours de la même manière.
Une étude de l’ISMP en 2004, avec des simulations de prescription, a montré une réduction de 35 % des erreurs de sélection quand les noms étaient en majuscules sélectives. Dans un hôpital de 500 lits, après avoir appliqué la méthode à 210 médicaments, les erreurs liées aux noms similaires ont chuté de 42 % en six mois, selon un pharmacien qui l’a mis en œuvre.
En revanche, une étude publiée dans Pediatrics en 2016 n’a pas trouvé de réduction significative des erreurs. Pourquoi ? Parce que les hôpitaux n’avaient pas tous appliqué la méthode correctement. Si un système affiche « predniSONE » mais qu’un autre affiche « Prednisone », ou si l’affichage est trop petit, la technique échoue.
Le vrai pouvoir de la mise en majuscules sélective, c’est dans les environnements stressants : les urgences, les unités de soins intensifs, les pharmacies en pleine nuit. Là, où les infirmiers doivent choisir entre 15 médicaments en 30 secondes, une petite différence visuelle peut éviter un accident.
Les limites et les pièges
Elle n’est pas parfaite. Et elle ne peut pas tout faire.
Le premier problème : les incohérences. Un hôpital utilise « HYDROmorphone », la pharmacie de quartier utilise « hydromorphone ». Un système informatique affiche « CISplatin », un autre « Cisplatin ». Résultat ? Au lieu de réduire la confusion, on en crée. C’est pourquoi l’ISMP et la FDA ont lancé en 2023 un projet commun pour harmoniser les règles d’ici 2024.
Le deuxième problème : les noms trop similaires au début. « Metoprolol » et « methyldopa » - la différence est au début du mot. Mettre en majuscules « METoprolol » et « METHyldopa » ne change rien, car le cerveau lit d’abord les premières lettres. Dans ces cas-là, la mise en majuscules n’aide pas.
Le troisième problème : la surconfiance. Certains pensent qu’avec la mise en majuscules, plus besoin de vérifier deux fois. C’est faux. Cette technique est une couche de sécurité, pas une solution finale. Elle doit être combinée avec le balayage de code-barres, la double vérification, et la formation continue.
Comment la mettre en œuvre dans un établissement ?
Si vous êtes dans une équipe de santé, voici comment le faire correctement :
- Créer un groupe de travail : pharmacien, infirmier, informaticien, médecin. Pas moins de trois personnes.
- Identifier les médicaments à risque : consultez la liste de l’ISMP ou de la FDA. Commencez par les 10 paires les plus fréquemment impliquées dans les erreurs.
- Vérifier la compatibilité des systèmes : votre logiciel de prescription, vos distributeurs automatisés, vos étiqueteuses - tous doivent supporter la mise en majuscules. Si non, mettez à jour ou remplacez.
- Appliquer uniformément : si vous utilisez « predniSONE », utilisez-le partout. Même dans les documents imprimés.
- Former tout le personnel : pas juste les pharmaciens. Les infirmiers, les aides-soignants, les médecins. Montrez-leur les exemples. Faites des simulations.
- Surveiller et ajuster : suivez les erreurs pendant 6 mois. Si une paire continue de poser problème, réfléchissez à un autre moyen (comme un message d’alerte automatique).
Le coût ? Très faible. En Australie, la mise en œuvre coûte en moyenne 1 200 dollars australiens par hôpital. En France, où les systèmes sont souvent centralisés, le coût est souvent intégré dans les mises à jour logicielles. Le retour sur investissement est clair : une seule erreur évitée peut sauver une vie.
Quel avenir pour cette méthode ?
Les technologies émergent : l’IA peut maintenant ajuster dynamiquement la mise en majuscules selon les erreurs réelles qui surviennent dans un hôpital. Epic Systems teste un système qui apprend en temps réel et modifie les majuscules en fonction des erreurs les plus fréquentes. Résultat ? Une réduction supplémentaire de 29 % des erreurs.
Pourtant, même avec l’IA, la mise en majuscules sélective reste indispensable. Pourquoi ? Parce qu’elle ne dépend pas d’un système connecté. Si le réseau tombe, si l’écran est trop sombre, si la police est trop petite - la forme du mot reste visible. C’est une sécurité passive, robuste, qui fonctionne même quand tout le reste échoue.
L’ISMP le dit clairement : « La mise en majuscules sélective n’est pas une solution miracle, mais elle est une des rares interventions qui coûtent peu, s’implémentent vite, et sauvent des vies. »
Quels sont les médicaments les plus souvent concernés par les confusions ?
Les paires les plus courantes incluent : predniSONE / predniSOLONE, HYDROmorphone / morphINE, cisPLATIN / carBOplatin, alPRAZolam / lORazepam, androSTENdione / androSTERONE, et fENTANYL / fENTANIL. Ces noms sont responsables de plus de 60 % des erreurs liées à la confusion de noms dans les hôpitaux, selon les données de l’ISMP en 2023.
La mise en majuscules sélective est-elle obligatoire en France ?
Non, elle n’est pas encore obligatoire en France, mais elle est fortement recommandée par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et l’Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements de santé (ANESM). De nombreux hôpitaux français l’ont adoptée, surtout ceux qui utilisent des systèmes informatiques comme Epic ou Cerner. La tendance est à l’adoption croissante.
Pourquoi certains systèmes n’affichent-ils pas les majuscules correctement ?
Cela vient souvent de la police utilisée : certaines polices ne rendent pas bien les majuscules, ou les rendent trop petites. D’autres fois, les logiciels ne sont pas configurés pour afficher les majuscules selon les normes ISMP ou FDA. La solution : utiliser des polices comme Arial, Helvetica ou Calibri, avec une taille minimale de 12 points, et vérifier que le système de prescription est bien paramétré selon les listes officielles.
La mise en majuscules sélective fonctionne-t-elle aussi pour les médicaments génériques ?
Oui, et c’est même encore plus important. Les génériques ont souvent des noms très proches de leurs équivalents de marque. Par exemple, « amoxiCILLIN » et « amoxiCILLIN/CLAVULANATE » doivent être clairement distingués. Les systèmes modernes appliquent la mise en majuscules aux deux - génériques et de marque - pour éviter toute confusion.
Faut-il utiliser cette méthode pour les noms de marque aussi ?
Oui. Les noms de marque peuvent aussi être source de confusion. Par exemple, « ZYRTEC » et « ZYNTA » peuvent être mal lus. Même si les noms de marque ne sont pas toujours listés par la FDA, il est recommandé d’appliquer la mise en majuscules aux noms de marque si leur forme ressemble à celle d’un autre médicament. La sécurité prime sur la marque.